Propos reccueillis par Lisa Darrault
La crise sanitaire a accéléré les mutations agricoles et alimentaires. De plus en plus, les consommateurs se tournent vers les circuits courts, et une alimentation plus durable. Yuna Chiffoleau, directrice de recherches en sociologie économique à INRAE (Institut national de la recherche pour l’agriculture, l’alimentation et l’environnement), et co-animatrice du RMT (réseau mixte technologique) alimentation locale, décrypte cette expansion.
Vous êtes spécialiste de l’alimentation locale, et du circuit-court alimentaire. Pouvez-vous nous en donner la définition ?
C’est un circuit de distribution dans lequel intervient au maximum un intermédiaire entre le producteur et le consommateur. S’il n’existe pas de critère de distance dans la définition, les gens ont tendance à chercher des producteurs locaux. Il existe différentes motivations : la recherche de la qualité, des produits plus frais, plus goûteux. C’est aussi une manière d’exprimer son soutien aux producteurs, à l’environnement, ou encore pour contribuer à l’économie de son territoire.
A-t-on des chiffres représentant la place du circuit-court dans l’agriculture, aujourd’hui en France ?
Nous n’avons pas de chiffres récents car les recensements agricoles se font tous les 10 ans. Le dernier, en 2010, relevait qu’une exploitation sur cinq vendait une partie de sa production en circuit-court. En 2013, le circuit-court représentait 10% du total des achats alimentaires. Aujourd’hui, on serait plutôt entre 15 et 20%. Dans les lycées agricoles, en particulier dans le maraîchage, on a observé que la majorité des projets d’installation incluent désormais des circuits-courts. Les résultats du recensement de 2020 confirmeront sans doute que la population agricole est en train de changer.
Quelles raisons expliquent cette augmentation de la demande en circuits-courts ?
La crise de la Covid a suscité un certain nombre de peurs, comme pendant la vache folle. Deux tendances ont émergé en parallèle : les ruées dans les supermarchés, pour faire du stock, et un approvisionnement plus local. Les consommateurs perdent confiance dans les filières longues et le système industriel, et se tournent vers la proximité, rassurante. La pandémie a révélé l’intérêt des alternatives face à la fragilité du modèle agro-industriel et la précarité des agriculteurs. C’est une manière de redonner du sens à leur métier, par le lien social entre les acteurs du territoire et les consommateurs. Presque toutes les collectivités locales et les régions soutiennent cette transition, parfois pour plaire aux électeurs.
Quel est le frein principal à un développement plus général de ces méthodes d’agriculture ?
Les gros investissements vont à l’innovation technologique, quand l’approche territoriale alternative dispose de très petits moyens. Des start up couplent technologie et local : des fermes de conteneurs émergent (conteneurs maritimes réutilisés pour créer des cultures en milieu urbain), loin du paysan et du maraîcher. L’intérêt financier reste majeur, et les initiatives citoyennes ne font pas le poids. D’ici dix ans, nous allons perdre la moitié des agriculteurs, qui, âgés, n’auront pas de successeur. Les terres seront récupérées par des entrepreneurs, et l’agriculture automatisée, entraînant une modification des paysages : les champs auront pour seule fonction l’alimentation. Pourtant, l’agriculture assure de nombreux services écosystémiques : la biodiversité, la diminution des risques d’incendies, d’inondations etc… L’agriculture industrielle n’assure pas cette multifonctionnalité. La priorité est d’informer les citoyens. C’est la vocation du RMT (réseau mixte technologique) : produire des connaissances pour éclairer les gens, qu’ils puissent décider à la fois en tant que consommateurs et en tant que citoyens.
Les citoyens peuvent-ils avoir un impact dans ce système ?
Nous parlons de démocratie alimentaire : l’idée n’est plus d’imposer les choses, mais de permettre aux citoyens de reprendre la main. Pas seulement en tant que consommateurs sur leur alimentation, mais en prenant des décisions liées aux systèmes alimentaires. Aujourd’hui ces décisions sont prises par les chambres d’agriculture, dominées par la FNSEA, et donc l’agriculture industrielle, qui continue à piloter les initiatives. Nous n’avons pas encore de débat et de prise de décision démocratique dans les territoires.